Pas moins de trois conférences, animées par des spécialistes et des universitaires, ont couronné l’aspect festif de la semaine du figuier et des arts traditionnels à Tizi-Ouzou. La place de la figue dans l’économie régionale, qui est le thème de la conférence de Mohand Oumar Ousalem, enseignant des sciences économiques à l’université de Tizi- Ouzou, nécessite que l’on s’y intéresse pour les besoins de nos lecteurs. Auparavant, il est échu à Mme Houchi-Aïd le rôle de rappeler les causes de «l’érosion du figuier» en passant en revue le champ cultural du figuier qui, au-delà des pays du bassin méditerranéen, s’étend au Moyen-Orient, à l’Afrique du Sud et même à l’Amérique, selon la conférencière. Se référant à une étude d’un spécialiste européen remontant 1997, elle signale la place de la figue dans le marché mondial, elle serait de 1 million de tonnes provenant à 90% des pays méditerranéens et du Moyen-Orient.
Avec 40 000 ha et 4,3 millions d’arbres productifs à 80%, la part de notre pays dans la production mondiale s’élevait à 7% loin derrière la Turquie, l’Union européenne, l’Egypte et l’Iran représentant respectivement 27-14-11 et 8% de la production mondiale, toujours d’après la même source. Revenant à la culture du figuier en Algérie, la conférencière note qu’elle est concentrée dans les wilayas de Tizi-Ouzou, Béjaïa et Sétif représentant juste 6,9 % de la superficie arboricole du pays très largement dominée par l’olivier, les arbres fruitiers à pépins et noyaux et le palmier-dattier occupant respectivement 33-29,9 et 20,9 %.
Les timides efforts de l’Etat en matière de plantation relevés par Mme Houchi-Aïd seraient sans incidence sur la production qui ne dépasse pas 500 000 quintaux de figue fraîche et 380 000 quintaux de figue sèche d’après les statistiques du ministère concerné. Parmi les facteurs à l’origine du déclin du figuier évoqués au cours de la conférence figurent la vétusté du verger se situant entre 30 et 100 ans, l’absence ou l’abandon de la caprification et du traitement phytosanitaire même traditionnel, la substitution d’autres arbres fruitiers au figuier, la fréquence des incendies. Le représentant des services agricoles, A. Ouali en l’occurrence, s’est employé à expliquer les dispositifs (FNDA, FNDRA, FNDIA, PPDI) d’aide publique à l’agriculture, un processus compliqué au départ et sans impact allégé ensuite de tous les documents lourds pour ne retenir que la possession de la carte d’agriculteur et la fiche signalétique du projet et de la propriété pour prétendre à l’aide de l’Etat suivant une procédure qui, sauf cas exceptionnel, s’étend quand même sur toute une année d’après les explications de ce technicien.
Les correctifs apportés avec le concours des fellahs ont permis, d’une part, de transférer le financement de la CRMA à la Badr, plus expérimentée en matière de financement agricole, et d’obtenir, d’autre part, de bons résultats en matière d’impact. C’est ainsi que la greffe des oléastes, qui a pu atteindre 80 000 plants, s’est avérée plus payante que la plantation d’oliviers. La taille de régénération a porté sur un nombre équivalent d’oliviers, selon toujours M. Ouali Abdelkader qui signale également la réalisation de 60 000 cuvettes pour l’irrigation des oliviers. Ce programme d’irrigation domine le programme de développement de la wilaya de Tizi-Ouzou, affirme le conférencier indiquant que la somme de toutes les opérations — fonçage de puits, forages, petit équipement — réalisées durant les premières années de la décennie en cours représentaient 70 % environ.
Beaucoup de choses ont été réalisées dans le domaine des investissements lourds, à savoir les chambres froides qui sont passées de 600 m3 à 28 000 m3, les huileries modernes seraient d’après le décompte du conférencier de 46 dont 30 réalisées de 2000 à ce jour et 16 à la fin des années 1990 dans le cadre du FNDA subventionnées à raison de 80 à 85% dans le cadre du FNDR, a souligné le conférencier qui, après avoir rappelé que l’Algérie avait dégagé en 2005 un excédent de 500 000 tonnes de pomme de terre qui auraient pu être exportées, évoque sans transition la réflexion sur la révision de la procédure de subvention. Elle passera de l’amont à l’aval, sur la base du résultat.
Traitant de la place de la culture du figuier dans l’économie régionale, M. O. Ousalem remonte à l’Algérie précoloniale où le régime alimentaire de nos populations étaient basé sur des modes culturaux de plaines, sur les céréales essentiellement avec des compléments, indique-t-il, précisant que ceux qui occupaient les zones montagneuses le faisaient dans une perspective temporaire due au repli des populations pour cause d’invasions et d’occupation étrangères. On constatera, selon M. Ousalem, que la survie des populations de montagne est basée sur la complémentarité avec celles des plaines.
Ce constat conduira l’administration coloniale française, qui soupçonnait un trésor chez les Kabyles, à imposer un tribut de guerre de 1 milliard de francs par an suite à l’insurrection d’El Mokrani. C’est dans ce contexte, selon le conférencier, que la figue deviendra, en raison de ses possibilités de conservation, un aliment de base ou un des aliments de base de la Kabylie et un facteur d’échange avec les autres régions du pays. 10 000 passeports étaient délivrés, à ce propos, sur un cercle de 70 000 personnes recensées à l’époque, indique M. Ousalem précisant que les déplacements étaient réglementés, observant, par ailleurs, l’intensité du commerce (troc) entre la Kabylie et les autres régions du pays à cause du déséquilibre entre la population et les ressources et des disettes signalées à la fin du XVIIIe siècle par Mohand Arezki Ourtilani.
L’occupation française sera un véritable choc humain, génocide et déplacement des populations, et économique, tribut de guerre, impositions, cassure de la complémentarité avec les plaines par expropriations et remplacements des cultures traditionnelles par d’autres et, enfin, mise en place de nouvelles règles économiques contraignantes et totalement opposées aux règles traditionnelles ayant nécessité une période d’adaptation. Les réactions de la population ont porté sur le mouvement de main-d’œuvre à l’intérieur puis vers la France au début du XXe siècle, sur la modification des réseaux d’échange avec les hautes plaines visant à capter des sources de revenus et, enfin, sur les tentatives de modernisation des activités économiques traditionnelles et notamment dans l’artisanat, l’huile d’olive et la figue, indique encore le conférencier.
Le cas de la figue lui paraît plus intéressant parce qu’il met en jeu plusieurs intervenants producteurs, collecteurs, conditionneurs et autres donnant naissance à plusieurs centres régionaux dynamisant l’arrière-pays genre, selon le conférencier, de pôle de compétitivité avant le terme orientés vers les marchés urbains et l’exportation remportant avec le type d’échange précolonial. Il semble, à suivre le conférencier, que dans le système colonial profondément inégalitaire que la société kabyle a su se ménager des capacités d’imagination et d’initiatives pour tirer sa part du gain.
Capacité sous-estimée au lendemain de l’indépendance avec la mise en place d’un autre système imposé au lieu d’une dynamique provenant de la base. La mise en place de nouvelles règles, notamment l’étatisation des circuits de commercialisation de produits agricoles, survenant après les destruction et dépérissement occasionnés par la guerre, a engendré, d’après la même source, des phénomènes plus ou moins irréversibles de régression et d’abandon générés par les prix administrés, une bureaucratisation du circuit de distribution décourageant pour les producteurs.
Résultat : chute du volume des exportations de figue dès le milieu des années 1970, signale le conférencier se référant à l’annuaire officiel de l’époque, à cause, entre autres, du niveau non rémunérateur des prix, de longs délais de paiement, de la centralisation de la décision. Pour surmonter tout cela, il faut, suggère M. Ousalem, reconstruire les relations, rassurer, réduire l’incertitude afin de recréer une dynamique de relance et de renaissance de la production de la figue et lui rendre sur le marché national et dans les exportations toute la place qu’elle mérite, conclura en substance ce conférencier.
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