Le chanteur, qui clame l’innocence de son fils, craint que le procès ne prenne une autre direction que celle d’établir la vérité sur le crime. “Le méchant musulman tue la gentille vieille catholique !” Ainsi auront pu titrer les médias français dans les papiers consacrés au meurtre en 2004 de Maria de Jésus Lopès, vieille dame d’origine portugaise, dans son appartement dans un immeuble appartenant autrefois au chanteur algérien, Lounis Aït Menguellet. C’est tout comme, puisque la sémantique a été édulcorée pour dire la même chose sur le fils du chanteur, Mounir, logiquement présumé coupable, présenté comme l’auteur du crime crapuleux. Le procès s’est ouvert, hier, au tribunal de Bobigny, le verdict sera connu vendredi.
Le père, désemparé par la tournure de l’affaire, n’a pas caché son inquiétude, sa crainte que le procès prenne une direction autre que celle d’établir la vérité sur le crime. Il ne croit pas que son fils soit l’auteur. Et devant l’acharnement de la presse française, il a décidé de donner l’autre version des faits, se joindre au combat de son fils qui n’a pas cessé de clamer son innocence.
Les écrits accablants, particulièrement une dépêche “sordide” de l’officielle agence AFP publiée dimanche soir, s’appuient sans le dire sur le dossier de l’accusation fourni par l’avocat de la défense constitué par la fille de la victime. À moins que ce soit directement la justice française qui ait consenti ce geste au nom de son indépendance. En effet, avec les seuls témoignages et version de la fille, on est vite allé en besogne pour désigner le coupable idéal. Aucun autre témoignage ne sera retenu, y compris par l’enquête.
Depuis 2004, avec un coupable sur mesure, l’enquête a traîné. Quatre ans pour sortir un préservatif, un test ADN positif (encore une mode française) du sperme du coupable et quelques éraflures sur son corps pour l’envoyer vers la potence. Aucune autre piste, paradoxalement n’a été envisagée ou ouverte. Les enquêteurs “bien inspirés” ont tout concentré sur lui. Le profil est idéal. Algérien, donc musulman de facto, violent par essence, Mounir n’apprécie, suppose t-on par instinct, une catholique pieuse pourtant présentée comme sa confidente. Il la tue selon un rituel. Tous les éléments sont rassemblés, le faciès en tête, pour accabler directement l’Arabe même si l’AFP prend la précaution de dire que c’est le fils du “célèbre musicien” kabyle. Il est 8h, en ce funeste jour lorsque Mounir passe voir la vieille dame dans son appartement ; geste habituel qu’il a pourtant promis d’éviter depuis que son père a vendu l’immeuble et l’a installé à Lens pour son travail alors qu’il se rend à Paris pour ses cours à la Sorbonne. La porte est ouverte. Il rentre dans l’appartement qui lui est familier. Il découvre la vieille dame morte.
Des journaux français donnent une description détaillée du corps. Un crucifix à sa main gauche, la photo du pape sur sa tête, celle de sa fille sur ses fesses et des écrits en latin, grec et en allemand sur sa peau. Son corps portait des plaies, une jambe presque sectionnée, une épingle de nourrice plantée dans son genou… des indices de pratique de la magie noire. Pratique que connaît également la victime qui est d’ailleurs superstitieuse. La piste est évidemment évacuée. Affolé par l’horrible spectacle, le jeune ne sait plus quoi faire. Il allait sortir lorsque (coïncidence ou hasard ?) la fille arrive sur les lieux.
Mounir, dans un réflexe humain dans de telles circonstances, essaie de l’empêcher d’entrer et de lui épargner l’image de l’état de sa mère. Elle se débat, le griffe, le mord, le frappe. D’où les traces sur son corps présentées comme des pièces à conviction. Personne ne voudra écouter sa version, bien entendu. Et la presse avec son superbe mépris tient alors “son bougnoule” et lui fait un procès. L’avocat de la partie civile ne s’est d’ailleurs pas gêné depuis le début d’occuper les colonnes de journaux avec ses déclarations. Et comme par pur hasard, l’AFP a omis le détail de la statuette du gendre criblée d’épingles relevé par le Journal du Dimanche. De la magie noire à laquelle se livrait la victime. Un élément d’importance que l’enquête a occulté. Et au lieu de défricher toutes les pistes, on tentera de démontrer la culpabilité du jeune Algérien par le recours à des expertises, ces sciences inexactes comme la graphologie. Mounir a eu droit même à un exorciste.
Toute sa vie est passée au crible sans prouver sa culpabilité. Hormis les traces de griffes et de morsure de la fille, on n’a trouvé aucune trace, aucune preuve sur l’accusé. Pas la moindre goutte de sang.
Autant d’anomalies et d’omissions qui nourrissent des doutes quant à l’impartialité de la justice. Cela d’autant que ce procès sent le racisme primaire. En tout point de vue, c’est une autre affaire Omar Raddad qui est rééditée avec les mêmes ingrédients, les mêmes acteurs et les mêmes procédés. C’est à croire que la justice française n’a toujours pas tiré de leçon de ses échecs.
Djilali Benyoub
Le verdict est tombé hier : 20 ans de prison pour le fils de Aït Menguellet
Après cinq jours de procès, le verdict est tombé hier en fin d'après-midi. Lourd. Aussi lourd est le silence par lequel il a été accueilli dans la salle d'audience du tribunal de Bobigny, en banlieue de Paris. Au jury auquel une seule question a été posée, la plupart de ses membres (8 sur 11) ont répondu par oui.
Ainsi, ils ont reconnu que Mounir Aït Menguellet est coupable du meurtre dans la nuit du 14 au 15 janvier 2004 de Maria de Jesus Lopès, une veuve d’origine portugaise, morte à l'âge de 72 ans. La cour n'a pas entendu les arguments de l'accusé qui a toujours nié avoir assassiné une personne pour laquelle il avait beaucoup d'affection et dont il était le confident. Elle était locataire dans un immeuble acheté par Lounis Aït Menguellet à Aubervilliers, une banlieue populaire et métissée de Paris qu'on appelle d'ailleurs Aubervillage. Des générations de Kabyles s'y sont succédé. Le chanteur avait fini par vendre l'immeuble, mais son fils continuait de rendre visite à ceux qui ont été ses voisins.
Il avait noué des relations d'amitié et de confiance avec certains d'entre eux. Étudiant en anthropologie puis en droit, calme, cultivé, l'accusé ne présentait pas le profil d'un tueur. Ce que même l'avocat général, qui représente l'accusation, a reconnu. Lorsque le jeune homme a été appelé à la barre pour dire ses derniers mots avant que la cour se retire pour délibérer, il a pensé bien sûr à la victime, mais aussi à ses propres parents. Le père était là hier.
Mais pas la mère, écrasée de douleur après avoir été appelée à témoigner mercredi. “Malgré des éléments que je ne comprends pas et que je ne m'explique pas, je suis incapable de commettre un tel crime envers une femme pour laquelle j'avais beaucoup d'estime. Je suis innocent. Je n'ai pas assassiné. Je n'y suis pour rien. Je tiens à présenter mes excuses à ma famille qui souffre à cause de moi pour un crime que je n'ai pas commis”, a-t-il dit. Des mots prononcés péniblement. Dans une douleur qui affleurait distinctement dans sa voix. Ainsi condamné, il a dix jours pour faire appel. Ce que son père a confirmé, avec l'espoir que l'enquête sera reconsidérée.
Lounis Aït Menguellet : “La décision a été orientée dès le départ”
“Je rends hommage au président de la cour qui a conduit les débats de manière impartiale, mais qui a malheureusement travaillé sur un dossier ficelé d'avance. L'enquête de police a été bâclée. La décision avait été orientée dès le départ par des fuites distillées dans la presse française, notamment le Journal du Dimanche. Aucune autre piste n'a jamais été explorée. On a le sentiment que les enquêteurs ne voulaient pas aller plus loin. C'est comme s'ils tenaient d'emblée le coupable idéal. Si cela n'est pas de l'injustice, c'est quoi ? Il y a eu un acharnement avec 29 experts désignés. Pour moi, ça fait quatre ans de calvaire, quatre ans de douleur contenue et intériorisée”...
Yacine Kenzy
Après la condamnation de son fils : Aït Menguellet répond à la partie civile
À l’issue du procès qui s’est déroulé à la cour d’assises de Bobigny à Paris, où son fils Mounir Aït Menguellet a été condamné à 20 ans de prison ferme, Lounis Aït Menguellet a écrit à la partie civile. Nous reproduisons ici l’intégralité de la lettre.
“Au procès de Mounir Aït Menguellet, la défense de la partie civile s'est distinguée par des allusions pernicieuses, voire même des remarques malveillantes. Sans craindre le ridicule, elle a évoqué un “désert d’affection” au sein d’une famille pourtant heureuse et épanouie. Le père y a répondu brièvement et sobrement.
Vous avez dit que la famille de l’accusé est un désert d'affection ? Oh non, vous avez tout faux ! C’est ici que mon fils a trouvé un désert d’affection qui lui a fait regretter l’océan d’affection qu’il a quitté. Quitté pourquoi ? Pour une illusion ? L’illusion d’acquérir des connaissances qu’il croyait inexistantes chez lui. Il s’est trompé comme tant de jeunes de son âge qui viennent et trouvent la désillusion et le superficiel en laissant derrière eux le superficiel. Un désert d’affection ? Mais même notre désert de sable déborde d’affection. Non, je n’ai pas l’impression qu’on parle de la même chose. Quelqu’un qui met tant de mépris à parler des autres ne peut savoir ce que c’est l’affection.
Que dire de votre insensibilité lorsque la maman de l’accusé est appelée à la barre des témoins : dans la pudeur et l’émotion qui l’ont rendue presque muette, vous n’avez vous que de la pauvreté d’expression. Pourtant vous auriez pu comprendre aussi que cette honorable mère de femme n’était pas une habituée des tribunaux. Si défendre avec acharnement votre cliente est respectable, blesser inutilement la famille de l’accusé ne vous honore pas.”
Lounis Aït Menguellet Envoyer cet article |